Les rhétoriques de la réaction contemporaines.

Article paru dans le Monde libertaire 1802

Lecture croisée de Deux siècles de rhétoriques réactionnaires, de Hirschman, et la situation actuelle.

Quels sont les discours contemporains sur les « réformes », en entendant par là très largement toute tentative de légiférer vers un progrès (nouveaux droits, interdictions économiques, salaire minimum ré-élevé etc.) ? Le discours dominant, de tendance libérale, disons celui qui se trouve aux commandes en France et plus largement en Occident depuis plusieurs décennies, et présentement incarné par Macron, utilise plusieurs arguments, en suivant une veine de propos en réalité classiques. Ces arguments sont bien éclairés par la typologie de Hirschman, économiste et historien de la pensée, sur les discours réactionnaires.

Qu’entend-t-on ici par « réaction » ? Il s’agit traditionnellement d’un discours se situant contre un mouvement d’émancipation en cours. Historiquement il s’agit par exemple du philosophe anglais Burke et du penseur français Joseph de Maistre suite à la Révolution Française. Bien sûr les discours réactionnaires ne sont pas toujours marqués au fer rouge : ils sont souvent bien plus subtils que le discours fasciste ou extrémiste, et se retrouvent dans plusieurs idéologies, aussi bien chez les conservateurs que chez les libéraux. Bien souvent les réactionnaires ont intégré « l’ordre moral », c’est-à-dire le fait que certaines valeurs, liberté, égalité, autonomie etc. ne pouvaient être discutées frontalement. Que font-ils alors ? Ils endossent ces principes dans le discours (« nous visons tous les mêmes fins, nous ne différons que sur les moyens ») tout en, en pratique, montrant que ces principes sont inatteignables par les moyens que proposent les progressistes.

« Les réformes ont des effets pervers »

Lire la suite

Vers un « 5 étoiles » à la française ?

Article paru dans le Monde libertaire numéro 1802

Le mouvement des « Gilets Jaunes » qui agglomère bien des colères et parfois des intérêts antagonistes, est intéressant dans sa capacité à capter les médias et du coup notre attention.

Bien entendu, c’est lié à la violence qui a accompagné celui-ci : que ce soit la violence policière à son encontre aussi bien que les dégradations qui ont été constatées lors de manifestations. Mais on peut noter que ce mouvement est assez spécifique aussi dans son rapport à la mort : alors que dans n’importe quelle autre mouvement la mort d’un militant est un drame, là, deux personnes meurent les premiers jours du mouvement, mais il ne cesse pas, voir ces deux morts sont vues comme des épiphénomènes. C’est assez nouveau pour être souligné, cette volonté de dire « on ira au bout quoique cela coûte » . Ce qui lui confère un côté révolutionnaire, même si ce mot englobe bien trop de choses pour être encore lisible aujourd’hui clairement.

Oui, c’est bien une révolte d’ampleur qui s’est mise en place, qui a pris les ronds-points et les places publiques. C’est bien une colère contre « la vie trop chère » qui anime celles et ceux qui participent ou soutiennent ce mouvement.

« je dois avouer que je reste assez perplexe sur ce mouvement »

Là où l’on peut s’interroger, c’est sur les revendications portées. Elles sont très diverses et hétéroclites. Lire la suite

Le nouveau Monde Libertaire 1804

Disponible aussi par correspondance auprès de Publico

N’oubliez pas de vous abonnez ici !

Et le Monde Libertaire est un bi-média : le journal papier et le site internet !

Edito : 

Nous vivons dans une société dite progressive que les paradoxes et autres dissonances cognitives n’embarrassent pas, ancrés dans un capitalisme et un patriarcat immémoriaux, accrochés à leurs lambeaux respectifs et imbriqués. Un paradoxe aporétique que le Monde Libertaire ne pouvait que relever dans son numéro de Mars 2019 consacré aux « féminismes », en clair à leur visibilité, qui rêve encore de son acmé. En effet, la moitié de la population humaine, à savoir les femmes, n’est audible presque que par son silence assourdissant. Victime immémoriale de violences inacceptables diverses, détaillées ici ou là. Dans un dossier que nous vous avons préparé il s’avère, à la lecture de ces divers articles, que, partout la condition féminine reste très inconfortable malgré les droits humains de base et sociaux obtenus de haute lutte par le mouvement féministe et les associations combattant avec acharnement les atteintes portées à l’intégrité physique et psychologique des femmes. Mais bon, force est de constater que les haillons impérialistes masculinistes, avec plus ou moins de facilité, se déchirent un peu partout dans le monde. Lire la suite

Le nouveau Monde Libertaire 1803

Disponible aussi par correspondance auprès de Publico

N’oubliez pas de vous abonnez ici !

Et le Monde Libertaire est un bi-média : le journal papier et le site internet !

EDITO : 

Dans l’Histoire de notre mouvement, l’Anarchisme, le progrès technique a très souvent été mis en corrélation avec le progrès social.
Par exemple, dans Paroles d’un Révolté, Pierre Kropotkine envisageait les progrès des techniques agricoles comme facteur d’émancipation dans le monde paysan.
C’était à la fin du XIXème siècle et l’espoir dans les vertus émancipatrices de la technologie était de mise dans les mouvements de luttes sociales. Le folklore anarchiste de l’époque allait même jusqu’à imaginer se débarrasser de la tutelle bourgeoise grâce à la Science : le Savoir et la Dynamite auraient dû suffire à renverser le monde capitaliste.
Aujourd’hui, nous constatons que cette saloperie a survécu aux coups de boutoir de nos ancêtres et que les techno-sciences sont une arme au service du Capital.
Le Monde n’a fondamentalement Lire la suite

[Dans le ML] Néolibéralisme et autorité : un pléonasme plutôt qu’un oxymore.

Dans le Monde Libertaire de Décembre 2018

Compte-rendu de Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018, 326p.

Voici un texte qui s’avère utile pour penser le monde contemporain. L’objet de l’analyse, à savoir le basculement des années 70 et l’inauguration d’un nouvel « art de gouverner » qui est encore actif aujourd’hui et dont il s’agit de saisir le mode de production multiple, à la fois dans les discours scientifiques, mais aussi stratégiques et patronaux, vise à nous aider à comprendre ce qui caractérise l’époque que nous vivons. Ces nouveaux discours qui apparaissent dans les années 1970, lors de la « contre-révolution néolibérale », en réponse à toute une série de critiques venues de la gauche sur le mode de production capitaliste, l’entreprise, l’écologie, le gouvernement etc. nous invite également à repenser nos propres catégories politiques. L’irruption de nouveaux objets politiques, les multinationales, les stratégies d’incitations fondées sur les sciences, le gouvernement par les marchés, nous invite ainsi à abandonner les vieilles catégories politiques qui sont les nôtres, et notamment l’idée d’une souveraineté qui serait limitée à l’État, dont nous héritons du XVIème siècle.

Bien que la thèse d’un (néo)libéralisme autoritaire ne soit pas neuve dans les textes portant sur les formes contemporaines – à partir des années 1970 – du libéralisme, qu’on a coutume, et l’ouvrage de Chamayou n’y tranche pas, d’appeler désormais « néolibéralisme », ce livre est précieux. En effet si cette thèse d’un libéralisme économique se fondant sur un État fort policièrement et politiquement, capable de réprimer les résistances et les révoltes et d’organiser, massivement ou plus stratégiquement, le démantèlement des entreprises publiques, apparaît déjà chez Harvey (Brève histoire du néolibéralisme) ou pour les francophones chez Dardot et Laval (La Nouvelle raison du monde), Chamayou se propose un traitement original de cette question. Il s’agit dans ce livre non pas d’une histoire intellectuelle du néolibéralisme, mais d’une histoire croisée des théories, des discours et des pratiques, en prenant le parti de mélanger des « Prix Nobels » d’économie et des patrons, des idéologues et des « scientifiques », des casseurs de syndicats et des intellectuels. Cette façon de raconter l’histoire, inspirée de l’historiographie foucaldienne, s’avère ici passionnante. On montre ainsi comment la réaction venue du milieu des affaires, Chamayou assume faire une histoire « d’en haut », à savoir du point de vue des dominants, aux critiques de la gauche sur le modèle économique capitaliste dans les années 1960 et 1970. En cela l’ouvrage tranche avec plusieurs écueils : la vision unitaire d’un néolibéralisme qui se serait imposé de façon implacable et cohérente, qui confine à une forme de complotisme, tout comme l’éclatement de plusieurs possibilités qui viennent dissoudre l’idée même de l’existence du néolibéralisme en une série de discours discordants. On voit ainsi comment la pensée néolibérale, réagissant aux différentes critiques venues de plusieurs milieux de gauche, s’est composée de façon « bâtarde », principalement aux États-Unis, lieu principal d’élaboration de la nouvelle pensée libérale, mais possédant néanmoins une certaine unité visant à défendre des positions politiques par divers moyens.

L’ouvrage est ainsi extrêmement riche en développements et analyses historiques précises et sourcées, Lire la suite

Le nouveau Monde Libertaire 1801

Disponible aussi par correspondance auprès de Publico

N’oubliez pas de vous abonnez ici !

Et le Monde Libertaire est un bi-média : le journal papier et le site internet !

Bonne lecture !

EDITO

Alimentation et politique

On oublie trop souvent le statut politique de l’alimentation. Le dossier de ce moisci essaye de présenter les différents enjeux politiques relatifs à notre consommation essentielle.
Il est en effet indéniable que la façon de se nourrir ne peut être totalement détachée du mode de production dans lequel nous sommes insérés : se nourrir c’est certes toujours remplir une fonction physiologique (consommer des calories pour vivre) Lire la suite

[Dans le ML] Repenser l’antimilitarisme aujourd’hui

article extrait du Monde libertaire n°1800 de décembre 2018

Si l’Europe et les États-Unis vivent globalement en paix sur leur territoire depuis la Seconde Guerre mondiale ce n’est pas le cas du reste du monde : Syrie, Yémen, République démocratique du Congo, pour ne citer que quelques pays. Pourtant les signes de la guerre chez nous n’ont pas disparu, et la France connaît une militarisation importante, permise notamment par l’état d’urgence, que les attentats ont légitimé y compris au sein de la population. Mais plus encore que chez nous, c’est chez les autres que nous exportons la guerre : matériel militaire, opérations militaires, en Libye, au Mali, en Irak, néo-colonialisme pour capter les richesses etc. Il ne faut donc pas se laisser tromper par notre situation européenne : si nous vivons en paix ce n’est pas le cas de l’humanité en général, et la guerre permanente qui est conduite dans le monde est bien souvent le fait de nos gouvernements. Et même si la guerre n’est pas d’actualité chez nous il n’en est pas de même de l’esprit militaire.

Aujourd’hui, la militarisation a bonne presse : les soldats patrouillent, les reportages chantent les louanges des soldats français en mission, les campagnes de publicité ont pignon sur rue. En 2016 87% des Français avaient encore une bonne opinion de l’armée, en faisant la deuxième institution la plus appréciée après l’hôpital. Pourtant qu’en sait-on réellement ? Les données sont dures à trouver du fait d’une interdiction de l’ethnographie ou des travaux qualitatifs, les scandales sont étouffés en interne et nous sommes donc condamnés à ingurgiter la vision officielle, celle qui défile sur les Champs-Élysées le 14 Juillet. Dans ces conditions la critique éclairée est devenue difficile.

Que reste-t-il alors de l’antimilitarisme ? Presque rien. Il est pourtant fondamental de lui ré-insuffler la vie.

Qu’est-ce que l’antimilitarisme ? 

L’Encyclopédie anarchiste

Lire la suite